Sans peur dans les yeux

 

Incapable de dormir, je me baladais à une latitude très modérée, d’un air chafouin peut-être, traînant sur le bitume encore chaud mes pattes dégoûtantes. J’admirais la pleine lune qui se découvrait peu à peu quand je tombai nez-à-nez avec un être fébrile, d’une plumitive espèce, étendu sur le trottoir, mouvant difficilement, devant une tablée d’humains feignant de ne rien voir ni entendre.

Juste au-dessus, la gouttière indiquait un nid de passereaux. De quelle race ? Je ne sais trop, le duvet m’étant désagréable en bouche, je n’avais jamais senti le besoin express de creuser le sujet des ovipares.

En train de gésir, le petit me remarqua… Sans peur dans les yeux… Il est vrai qu’il n’avait plus rien à perdre. Croyant devoir s’expliquer, il interrompit ses gémissements, et livra tout à trac sa vérité :

- J’ai entendu dire que quand on est perdu le mieux à faire c’est de rester où on est et d’attendre qu’on vienne vous chercher, mais personne n’aurait pensé venir me chercher ici.

Je n’eus pas le temps de répondre, que je devinai dans mon dos, à sa sibilance, un humain bedonnant. Par précaution, je m’éloignais de quelques pas. L’ogre, presque le sosie d’un ministre à la Une, prit délicatement l’oisillon dans ses mains en fredonnant quelque chose comme :

«  Tout flivoreux vaguaient les borogoves;

Les verchons fourgus bourniflaient ».

Il le mit dans sa poche. Je les suivis quelque temps. Content, le bipède ventru par moment tâtonnait sa bouffarde. Je tentais de deviner ses intentions. J’aurais pu aboyer, mais au fond je n’avais rien à y gagner. Après qu’il eut poussé sa porte, je tentais encore de voir quelque chose — juché sur mes pattes arrières — à travers les fenêtres illuminées. Je voyais des ombres se mouvoir mais malheureusement, sans longue-vue, ne pus assouvir ma soif de connaître la suite. Je rebroussai donc chemin en m’imaginant le nouveau-né frit comme un ortolan, à l’ancienne. La pleine lune était maintenant à son zénith. Somnolant toute la nuit, je me demanderais comment il s’était retrouvé ainsi pigeonné sur le goudron... Qui sait si, au moment de l’éclosion, se croyant tortue ou fourmi, l’animal pris de vertige fut horrifié de se découvrir des ailes ? A moi, pauvre chien errant, il m’arrivait bien de me rêver en Président de la République.

 

Contribution à l'Agenda ironique de Septembre 2020 

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Commentaires

  1. l'errance (très visuelle) est joliment mise en scène. Je le sais, j'y étais, sans peur dans les yeux :)

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