La plage blanche

 

La plage blanche


La crainte de la page blanche me rappelle à ma hantise enfantine : n’avoir rien à ramener de la pêche. Combien de fois, gamin, les étoiles déjà scintillantes, ai-je été contraint de rentrer à la maison sans les protéines recherchées ? Non, je ne craignais pas d’être frappé ; ni même d’avoir à dîner de simples patates agrémentées d’orties. En revanche le mépris m’obsédait. On ne m’adresserait pas la parole de sitôt. Ces soirs-là, il me fallait affronter les regards torves, et mes petits frères, avant de dormir, s’agitaient longtemps.

Les perches n’étaient pas encore en voie de disparition. L'appel était trop fort : lâchant la ligne, je m’en allais racler le fond des rivières, m’imbibant le corps d’argile. Bien des poissons m’ont échappé comme ça. Je ne les haïssais pas. Je n’aimais pas les laisser s’asphyxier, encore moins les entendre se tortiller... mais il fallait bien manger !


Ce matin, comme ma polynésienne de ses mains pleines de monoï masse mes gibbosités, les limons de l’Hoëne se rappellent à moi. Je m’enfonce dans mon enfance en regardant le lagon stagnant. Je n’en finis pas de théoriser les inconvénients de l’été permanent. J’apprends, dans ce coin de paradis, les désagréments de l’exil, observe ma propre désagrégation... Je me résigne à devenir désagréable ; année après année, afin de limiter l’infection, je me tais davantage.


J’ai longtemps rêvé d’être isolé, de m’installer face à la mer, carnet en main. L’excès de romantisme se paye cher ; le paradis se transforme vite en enfer. Parviendrai-je à dénoncer sans emphase les ravages de l’atome français dans le vaste océan ? Anéanti par l’immensité, les pieds dans le sable, je ressasse mes haies bocagères, les patois d’hier, les poires et le camembert.


Mon enfant, est-ce bien raisonnable ? L’envie me prend de m’en aller sans avoir accompli ma tâche, mais je sens ta menotte accrochée à ma manche. Prisonnier des plages blanches, mon dernier répit, avec ton rire, reste d’écrire… entre trois et cinq pages, à la petite semaine. Avec le temps, le flot se tarit. Les semaines sans inspiration, je plagie les Anciens. Copier me repose, le geste d’écrire canalise. Et si jamais des idées viennent, alors je pêche à la ligne dans mes remords, mensonges, blasphèmes. Je m’invente des torts, des morts, évente des chagrins fictifs. Le dimanche, après la messe en tahitien, l’après-midi passe à ronéotyper. N’est-ce pas la belle vie ? Mais ça ne paye pas ! Combien de temps vais-je te voir grandir, petite, avec mes vers en pitance, et la montée des zozos à l’horizon  ? Finirai-je, à l’instar de papa, chassé de mon foyer ? Ce ne serait pas immérité !



Lipogramme en u


Participation à l’agenda ironique d’août 2020. Il fallait parler de PLAGE et caser les termes : Flot, Argile, Perche, Monoï 

 

Hébergeur : https://ledessousdesmots.wordpress.com/2020/08/01/agenda-ironique-daout-de-lan-2020/


Commentaires

Publier un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Agenda ironique de juillet 2020

Agenda ironique de juillet 2020 : les textes

L'été la nuit